
Voilà presque 4 mois que je suis professeur dans une école anglophone canadienne et à l’heure du classement PISA encore peu encourageant pour la France cette année et des articles encore plus déprimants sur le système scolaire français, je me dis que peut-être le système canadien peut proposer des pistes de réflexions à notre système à bout de souffle… Je n’ai pas encore étudié toute la question, mais voici déjà quelques points positifs et aussi quelques uns négatifs( pas beaucoup finalement!) sur ce fameux système scolaire canadien, réputé pour faire parti des meilleurs au monde!
Tout d’abord, comme dans la plupart des pays anglophones, pas de concours ici pour devenir prof, mais des crédits à valider à l’université et une licence ou maîtrise, peu importe la discipline, ainsi qu’un certificat d’enseignant obligatoire dans toutes les provinces qui s’obtient en validant ses diplômes et des cours en pédagogie. Une fois obtenus, il faut passer des entretiens auprès des districts scolaires et être retenus. Certaines disciplines ici aussi souffrent d’une pénurie de professeurs: sciences, maths, français langue seconde, mais le système de suppléants est efficace et les absences de professeurs n’existent pas.
Il existe trois types de contrats: contrat de suppléant, contrat D, c’est à dire quasi permanent, sous réserve de bons et loyaux services pendant quelques années et B, temporaire et définitif. Ce sytème permet de » trier » les professeurs et finalement ceux qui obtiennent des contrats B ou D sont motivés et restent dans le système, les autres peuvent rester suppléants pendant des années…
Une fois en poste, il existe tout un système pour vous accompagner tout au long de votre carrière : il y a en effet des formateurs dans chaque discipline qui suivent les professeurs individuellememt si le professeur est nouveau ou si il éprouve des difficultés. Ils viennent dans les classes faire de la co-animation ou viennent vous aider à préparer vos cours, c’est un vrai travail d’équipe et non une évaluation de vos compétences. Tout est mis en oeuvre pour que l’enseignement et l’apprentissage se passent au mieux. Il y a également beaucoup de journées de formation tout au long de l’année, soit dans la discipline enseignée, soit sur des domaines plus généraux comme l’évaluation ou la pédagogie. Je crois que j’ai dû déjà avoir plus d’une dizaine de jours de formation depuis le début de l’année. Aller en formation ne présente pas de problème puisque nous avons un remplaçant qui prend en charge nos classes pendant nos absences.
Le système de remplaçant est plutôt efficace, il existe une réserve de professeurs remplaçants enregistrés auprès du district et ils doivent surveiller la plateforme où l’on enregistre nos absences et ils répondent aux offres en quelque sorte. Le remplaçant n’a rien à faire puisque nous préparons les cours pour chaque classe il n’a qu’à suivre les instructions. J’ai recontré des remplaçants qui m’ont avoué préféré être remplaçant que professeur attitré, car la paie est plutôt bonne, les engagements et le travail de préparation et de suivi en moins… Les avantages sont cependant moins intéressants que ceux des professeurs titulaires.
Côté avantages financiers, il y en a beaucoup! Le salaire tout d’abord est plus élevé que la moyenne des salaires dans certaines provinces, dont le Nouveau Brunswick. Le salaire de base est plutôt attractif, autour de 50000$ brut par an pour arriver à autour de 90 000$ après 15 ans d’ancienneté. Au bout de 10 ans, on atteint déjà quasiment l’échelon maximum, il faut attendre plus de 20 ans en France! L’experience d’un professeur venant d’une autre province ou pays ou d’un autre corps de métier en lien avec la discipline enseignée est prise en compte et validée par le ministère. Avoir une maîtrise est aussi considérée comme un bonus.
Autre avantage, les congés maladie: tu as droit à 1.5 jours par mois non justifiés et un jour dans l’année payé pour convenance personnelle quand tu as un contrat B. Finalement, tu te sens moins coupable de prendre des congés, sachant que c’est un droit et que tu es remplacé, et finalement il n’y a pas d’absentéisme de complaisance à outrance, comme j’ai pu le constater en France! Tu as droit aussi à une mutuelle de qualité( tous les soins naturels, massages et autres thérapies naturelles sont remboursés à 80%, ainsi que tous les soins généraux!), un système de retraite par capitalisation aussi de très bonne qualité, d’après ce que l’on m’a dit, car je n’ai pas eu encore le temps de me pencher sur la question. Chaque enseignant ou membre du personnel scolaire fait parti d’un seul et unique syndicat, qui s’appelle ici plutôt une association et qui défend les droits des enseignants de manière plutôt individuelle et sous forme de soutien et travaille en collaboration avec le ministère autour des questions des programmes, des apprentissages, du bien-être des élèves et du personnel, j’ai bien dit en collaboration! D’autres avantages aussi, l’ordinateur et la tablette pour chaque enseignant, le droit de prendre une année sabbatique payée tous les 5 ans avec un projet précis, et certainement encore d’autres que je ne connais pas encore! Les possibilités de promotion sont également très variées au sein des districts, on considère que tu es très polyvalent, donc on peut te demander d’enseigner n’importe quelle matière, mais aussi tu peux très vite changer de fonction, devenir conseiller d’orientation, principal adjoint ou principal, formateur, responsable informatique, professeur ressource…Il y a par exemple des professeurs que j’ai rencontrés cette année qui étaient principaux l’année dernière et qui cette année ont complètement changé de poste, pourquoi pas, cela fait des enseignants beaucoup moins frustés et aigris. D’ailleurs, pas du tout le même discours et ambiance dans la salle des profs, ce n’est pas le monde des bisounours non plus, car il y a des problèmes aussi et des désaccords, mais il n’y a pas cette ambiance plombante, car tout le monde est plutôt content d’être là à sa place!
Car ici, tout tourne autour de la question du bien-être au travail et aussi le bien-être des élèves. La santé mentale et la santé en général est une problématique récurrente. Nous avons même une appli qui répertorie le temps que nous avons passé en dehors du temps de travail à envoyer des mails, chaque mois tu reçois le compte rendu de à qui tu as écris et tous les jours où tu as travaillé en dehors de tes heures de travail! Et l’appli te dit de faire attention! Impensable, en France! Il y a aussi du personnel dans chaque district et école responsable du bien-être du personnel, tu reçois des conseils régulièrement sur comment gérer ton temps de travail, ton budget, tes activités…Le comité dans mon école, organise une fois par moi, une journée café et gateaux pour le personnel, il organise aussi une tombola chaque semaine pour gagner du cash et offre des cadeaux lors des occasions, un peu notre amicale des enseignants en France, mais plus officielle, il propose aussi des avantages, comme prendre une après- midi par an quand tu veux! Car être absent, n’est pas vraiment un problème ici…Il y a beaucoup plus de personnel à disposition, et on peut te proposer de venir prendre ta classe pendant quelques heures si tu as d’autres tâches à effectuer ou si tu as besoin de faire un break , il y a aussi des assistants, des AVS en quelque sorte qui peuvent venir d’accompagner dans les classes à effectif plus important ou avec des élèves à profil particulier. Tu peux donc avoir dans la classe, 2 ou 3 adultes en plus, soit des AVS pour un élève en particulier, soit des AVS pour t’aider à gérer la classe! Et c’est sûr, on se sent tout de suite beaucoup moins seul que dans nos classes en France face à 30 ou 35 élèves!
Les effectifs sont aussi plus réduits, faibles dans mon école, 12 à 20 élèves/ classe, plus élevés en ville, le maximum était 29 ici au Nouveau Brunswick et ce nombre n’est jamais dépassé, c’est la loi et elle est respectée!
Côté, travail au quotidien. Un professeur doit être présent dans l’établissement 20 à 30mn avant le début et après la fin des cours, 5 jours par semaine. Les cours débutent entre 8h30 et 9h selon les écoles et finissent entre 2h30 et 16 h grand maximum, car ici à 17 h tout le monde rentre à la maison( même les salariés!) Il y a en général, 4 cours le matin de 40 mn à 1 h, et 2 l’après-midi, mais le professeur a droit à un cours de préparation par jour, inclu dans son emploi du temps. Tu as aussi ta salle attitrée qui est même très personnalisée pour certains professeurs, avec photos de famille, plantes vertes, cafetière… Du coup, tu as peu de travail à faire à la maison et ce n’est pas dans les habitudes de professeurs non plus ici. Les programmes sont très prescriptifs ici, les activités pédagogiques possibles y sont décrites, certains programmes proposent même le cours prêt à l’emploi avec ce que le professeur doit dire! Je vois certains de mes collègues me retorquer, oui mais ta liberté pédagogique alors? Ben, je ne trouve pas que d’avoir des cours tout prêts soit un obstable, car tu peux quand même y apporter ta touche personnelle et en tout cas c’est très rassurant pour les nouveaux enseignants et surtout les contenus sont toujours justifiés par des recherches en pédagogie et tout cela est très cohérent. Car finalement avec nos manuels laissés au libre choix des équipes et coûtant très chers, sans forcément de contenu pertinent( d’ailleurs souvent laissés moisir sur des étagères), nos contenus pédagogiques peuvent être très différents d’un enseignant à un autre, d’un établissement à un autre et cela crée beaucoup d’inégalités, on le sait! Ici, tout le monde suit le même contenu!
Côté évaluation, moins sommative ici et moins régulière car tu es censé faire de l’évaluation formative régulièrement, c’est à dire, avoir des preuves de travaux ou produits, sans qu’ils soient forcément des tests d’évaluation. Pas de conseils de classe ici non plus et une demi-journée vaquée pour préparer les bulletins. Réunions de parents un soir et une matinée vaquée par trimestre, au bout de 2h 30 de réunion, il y a un appel du principal disant que c’est terminé, que les professeurs doivent rentrer chez eux!
Bon, j’aurais encore beaucoup à dire sur le système, notamment les relations avec les parents et les attentes en matière de relation entre enseignant et élève qui sont à l’opposé de nos habitudes françaises. Ici, les professeurs sont formés autour des notions de construction de liens et de relations avec les élèves, du respect de la dignité des élèves, de pédagogie et renforcement positif( » positive reinforcement »), c’est à dire et les recherches le prouvent que si tu n’établis pas de relation avec tes élèves, aucun enseignement est possible, que tout est dans la prévention des conflits en s’appuyant sur ces liens et le dialogue et non sur la punition. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de punition, mais elle est utilisée en dernier recours, quand tout le reste a été mis en place et n’a pas fonctionné…A méditer!
Pour les points négatifs, pas beaucoup, tu l’as compris…mais quand même, les vacances, moins bien reparties qu’en France, aucune de septembre à décembre( quelques longs week-ends par ci, par là), 15 jours à Noël, 1 semaine début mars, fin des cours le 23 juin pour les professeurs( autour du 15 pour les élèves) quelques longs week-ends en avril et mai et les fameux snow days en janvier et février, que certains parents commencent à critiquer, car aucun risque n’est pris, les bus scolaires étant peu adaptés à la conduite sur la neige et certaines fermetures ne sont pas vraiment justifiées!
Autre point, les « duties ». Comme il n’y a pas de surveillants, les professeurs doivent participer à la surveillance des élèves à la récré, les couloirs, la caféteria, l’arrivée et départ des bus. Un jour sur deux, ou une semaine sur deux, tu as 2 duties dans ton emploi du temps. Moi, c’est la récré( qu’il pleuve ou neige, mais finalement depuis le début de l’année, une seule récrée a été faite à l’intérieur) et le départ des bus à 14h50.
Les matinées ou après-midi de libre( pour quelques rares enseignants privilégiés, journées de libre!) que certains enseignants peuvent avoir dans lors EDT( je dis bien certains, car tout dépend du principal ou proviseur que tu as en France) me manquent aussi un peu, mais finalement, comme tu peux prendre des rendez-vous médicaux ou démarches administratives importantes sur tes heures de cours et que tu peux te faire remplacer, que l’on finit assez tôt, et que les journées sont moins intenses, cela compense, c’est juste un autre rythme à prendre.
L’administration s’attend aussi à ce que tu t’investisses dans les clubs et activités sportives de l’école. Ce n’est pas vraiment un inconvénient, mais cela peut représenter beaucoup de temps après l’école, le soir ou les week-ends si il y a des compétitions. J’ai des collègues qui donnent beaucoup de leur temps pour le hockey, le foot ou le théâtre, c’est plutôt les jeunes profs en général. Moi je m’occupe du club de théâtre avec ma collègue une après-midi par semaine. Certains ne font rien, mais en général cela fonctionne plutôt bien, car c’est dans la culture scolaire, les enseignants ont vécu cela quand ils étaient eux-même à l’école.